Décrypter
L'oligarchie prédatrice
Quand le pouvoir détruit le vivant
Par Anne Gillet
Monique Pinçon-Charlot, sociologue, ancienne directrice de recherche au CNRS, est une spécialiste renommée de l'étude des classes sociales dominantes et plus particulièrement de l'oligarchie économique en France. Elle a consacré sa carrière, avec son mari et collaborateur Michel Pinçon, lui aussi directeur de recherche au CNRS, à l'étude des réseaux de pouvoir et des stratégies d'entre-soi des classes supérieures. C'est le premier livre qu'elle réalise seule, sans Michel, décédé il y a plus de trois ans maintenant. Rencontre avec une personne passionnante et dont les traits d'humour ont ponctué notre discussion. Un moment captivant.
Dans Les riches contre la planète, Monique Pinçon-Charlot signe un essai percutant qui met en lumière le rôle destructeur des élites économiques dans la crise écologique contemporaine. Elle déroule trente études de cas qui révèlent comment une oligarchie prédatrice maximise ses profits tout en contribuant au dérèglement climatique — et en se mettant à l'abri des conséquences qu'elle engendre.
Les riches contre la planète. Violence oligarchique et chaos climatique, éditions Textuel, 2025
Il y a 40 ans que vous vous intéressez aux classes sociales et aux groupes sociaux. Avec Michel, vous avez commencé par écrire des livres sur les populations des HLM (1982), sur les métallurgistes (1987), et dès 1992, vous vous êtes « attaqués » aux quartiers bourgeois et aux quartiers d'affaire. Puis à l'étude de la grande bourgeoisie, les Rothschild, le gotha vont vous passionner complètement et vous allez enchaîner bon nombre de livres sur ce sujet. D'où cette idée de recherche est-elle partie ?
Nous étions chercheurs au CNRS, et c'est un statut qui permet de faire ouvrir de nouveaux champs de recherche et si possible de les diffuser, en transmettre les résultats. Michel et moi, nous nous sommes rencontrés en 1975 dans la Bibliothèque de sociologie à Lille, où nous étions tous deux étudiants. Nous sommes tombés amoureux et, par chance, nous nous sommes très vite rendus compte que nous avions des projets semblables. Michel est fils d'ouvriers très pauvres des Ardennes, moi, fille de famille de la bonne petite bourgeoisie de province. Nous avions une sorte de colère saine pour essayer d'en savoir plus sur ce qu'était le grand capital, le capitalisme monopoliste d'État. On a eu l'envie de rencontrer des personnes concrètes pour comprendre la mécanique humaine derrière cette mécanique présentée toujours de façon abstraite, avec des mots abstraits et très économiques, des mots qui nous sidèrent, qui nous empêchent de penser, parce qu'on n'y comprend rien !
Comment avez-vous appris à connaître si bien cette classe sociale dominante, l'oligarchie ?
Nous voulions mener l'enquête sur les capitalistes, ceux qui détiennent les types de propriétés qui leur permettent, sous le système capitaliste, d'exploiter toutes les formes du vivant. On a commencé tout d'abord par… marcher ! On s'est promenés dans des quartiers, à Neuilly, dans le 7ème, dans le 8ème arrondissement. On a été tout de suite impressionnés par des corps de classe qui sont très différents lorsqu'on se promène dans les quartiers du 16ème ou du 7ème arrondissement de Paris : la différence des architectures, des formes urbaines. Tout est ample, tout est vert, tout est agréable. Mais la violence de classe est là — et comme la maman de Michel était femme de ménage, il a été de suite frappé par le fait qu'il y avait systématiquement des entrées de service dans les immeubles. Notre directeur de laboratoire au CNRS, Paul Rendu, nous a mis en contact avec sa famille, la bourgeoisie. Et de fil en aiguille, on a écrit une trentaine de livres. Michel est parti il y a plus de trois ans et je continue mon bonhomme de chemin. Mais il est là avec moi.
La maladie de Michel a été très longue, extrêmement difficile et douloureuse. Pour lui, bien sûr, mais pour l'aidante que j'étais, c'était très lourd — Michel souffrait de la maladie d'Alzheimer. Et du coup, je me suis dit que je devais faire de nécessité vertu. Puisque j'étais coincée à la maison, je me suis attachée au chaos climatique et aux responsables ! Je me suis focalisée sur les causes et les conséquences d'une telle catastrophe. C'est un travail qui ne ressemblait pas aux précédents.
L'oligarchie : conscience de classe & solidarité
Les capitalistes, l'oligarchie, pensez-vous qu'ils soient conscients de la violence qu'ils exercent ?
C'est une bonne question. Le travail anthropologique et ethnologique que nous avons réalisé pendant toutes ces années partagées avec ces familles au sommet des richesses et des pouvoirs nous a permis de comprendre clairement certaines choses. Leur habitus de classe était construit, fabriqué. Tout est fait pour qu'on se dise tout de suite : ils nous sont supérieurs. L'excellence et l'élégance. La perfection ! On peut même parler d'une aristocratie de l'argent, tellement la noblesse et la bourgeoisie ont fusionné au fil des siècles. Ces gens-là ont, non seulement une conscience de classe, mais ils ont aussi une solidarité de classe. Ils arrivent à créer quelque chose d'exceptionnel qu'on peut appeler l'immortalité symbolique — la finitude humaine n'est rien par rapport à la continuité dynastique.
« Le roi est mort, vive le roi » — c'est exactement ça. Le roi est mort, c'est fini pour lui, mais la continuité dynastique est assurée.
Dans un de vos précédents livres, « Les prédateurs au pouvoir », vous dites que l'argent s'est transformé en une arme de destruction massive. Pouvez-vous expliquer ?
Le capitalisme est basé sur la prédation des humains, des animaux et des végétaux, et aujourd'hui, le résultat en est visible. Si le système capitaliste n'avait jamais existé, aujourd'hui, il n'y aurait pas de dérèglement climatique. Je parle de « capitalocène », tant la responsabilité est évidente. L'habitabilité de la planète est vraiment menacée.
“Les ultra-riches et l'oligarchie mondiale ne sont pas seulement responsables du dérèglement climatique, mais ils en tirent profit tout en s'en protégeant.
Quand on lit votre livre « Les riches contre la planète » qui décrit 30 angles par lesquels le système oligarchique s'est infiltré, on a des moments d'écœurement. Ce qui frappe, c'est le fil rouge : l'opacité du système.
C'est parfaitement cohérent dans leur logique de classe : ils ne connaissent pas les frontières. Ils ont les moyens institutionnels de contourner la justice. Prenez l'affaire de l'A69, ce projet d'autoroute très contesté en justice pour des raisons environnementales — une absurdité qui va détruire des terres et des arbres. C'est de nouveau un exemple de manipulation économique, porté par des intérêts qui se recoupent jusque dans les commissions censées les juger.
On ne parle pas de ces conflits d'intérêt, bien sûr : « ce qui est bon pour eux est bon pour le peuple ».
Vous citez aussi la dégradation des forêts. Le règlement européen contre la déforestation n'est pas exigeant envers le Brésil ou l'Indonésie, mais très exigeant pour la Russie, le Bélarus ou la Corée du Nord.
On voit qu'ici, la priorité, c'est préserver les relations diplomatiques et commerciales — pas veiller au bien de la planète. Le nouveau marché de la compensation carbone, peu réglementé, accroît la financiarisation de la nature, dont les forêts. En protégeant une forêt on fait monter le cours du bois, ce qui incite à couper la forêt d'à côté.
Un autre élément qui donne aussi la nausée, ce sont les milliardaires qui préparent leur exil face à la planète qui chauffe. Les riches ont un penchant pour la Patagonie. Benetton, qui y possède 900 000 ha, a détourné une rivière dont les ressources étaient vitales pour une population indienne. Pour acheter une île au large d'Hawaï, Zuckerberg a payé les familles qui y vivaient pour les en faire déguerpir. « Après moi, le déluge » n'est pas un proverbe, mais une philosophie de vie !
“Plus de 50% des milliardaires de la Silicon Valley ont pris une assurance contre l'apocalypse. Peter Thiel a un avion prêt à s'envoler à chaque minute au cas où…
C'est bien le livre noir du capitalisme que vous décrivez !
Et c'est comme cela depuis l'esclavage, le colonialisme, le néo-colonialisme. Ce sont les pays pauvres qui payent le prix le plus élevé de ce chaos climatique. Parmi les pays classés « vulnérables » au niveau climatique, 9 sur 10 sont africains — et pourtant, le continent n'émet actuellement que 4 % des émissions de gaz à effet de serre, alors qu'il abrite 17 % de la population mondiale. Une des raisons de leur dépendance, c'est que les pays pauvres n'ont pas d'argent. Ils sont sous la coupe de la Banque mondiale et du FMI : on leur en prête, mais à condition de s'adapter au système capitaliste.
Vous dites que le chaos climatique lié au capitalisme mondialisé peut être mis à profit avec « la stratégie du choc ». Vous citez le livre de Naomi Klein.
Naomi Klein l'a expliqué avec l'ouragan Katrina : une catastrophe frappe la Nouvelle-Orléans en août 2005. Tout le centre-ville, occupé par les plus pauvres, a été détruit. Les riches habitaient à la périphérie. La ville a été restructurée au bénéfice des plus riches. La stratégie du choc consiste à profiter des catastrophes pour renforcer le capital : les crises peuvent être utilisées par des gouvernements ou des entreprises pour imposer des réformes impopulaires, pendant que la population est trop choquée pour réagir. Aujourd'hui, le dérèglement climatique est manipulé de la même manière : tout est financiarisé, même les forêts et les crédits carbone.
Vous abordez aussi les pesticides, le glyphosate, et le scandale sanitaire du chlordécone. L'État français a été condamné en mai 2025 à indemniser deux anciennes ouvrières agricoles exposées au chlordécone. On se fout vraiment du monde !
Vous avez raison. Le chlordécone, cet insecticide ultra-toxique interdit partout, a été utilisé massivement dans les bananeraies aux Antilles jusqu'en 1993. Il a aujourd'hui contaminé 90 % des Guadeloupéens et des Martiniquais — pas seulement deux anciennes ouvrières ! La justice donne du temps au temps, ça permet de cacher l'immensité des dégâts. Il faut des siècles pour que les sols guérissent, comme pour le glyphosate.
Un autre lobby, celui des liens de consanguinité que certaines grandes entreprises entretiennent avec certaines grandes écoles : Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, est membre du Conseil d'Administration de l'École Polytechnique. On voit bien comment la toile se tisse… Les oligarques sont présents dans les chaires d'enseignement, et ils ont systématiquement des longueurs d'avance.
Pensez-vous que les milliardaires soient tous dans ce système toxique ? Ne pourrait-on voir une lueur d'espoir avec des exceptions — comme Yvon Chouinard, fondateur de Patagonia, qui a fait don de son entreprise, d'une valeur de 3 milliards de dollars, à une association qui protège l'environnement ?
Je pense qu'il faut être naïf pour penser qu'un milliardaire fait des dons « gratuitement ». Les très riches sont obligés de masquer la violence de leur prédation. En se faisant mécènes d'associations écologiques, ils « verdissent » leur image tout en les contrôlant d'une autre manière. Pourquoi ne paient-ils pas leurs impôts à hauteur de leur fortune, au lieu d'aller planquer leur argent dans les paradis fiscaux et de faire ensuite amende honorable avec des dons ?
On se sent un peu démuni face à une telle organisation. Que faire pour rendre ce monde plus juste ?
Ce que nous faisons vous et moi avec ZÈBRE magazine, c'est déjà un exemple : coordonner nos efforts, nous entendre, unir les luttes. Les puissants, eux, savent le faire depuis des siècles. D'accord, ils sont riches. Mais ils sont beaucoup moins nombreux que nous. Nous devons apprendre à nous organiser, car ce sont nos divisions qui nourrissent le système.
“Cette capacité des puissants à utiliser, voire à financer la contestation qu'ils suscitent pour affiner leur domination nous a semblé proprement stupéfiante.
Nous voulons vraiment une vie d'humanité, une vie de solidarité, une vie d'altérité — une vie où il n'y aurait plus ni exploitation, ni domination, ni aliénation. Ce sont les trois mots qui doivent nous rendre solidaires.
La clé, c'est aussi de transformer nos pratiques internes, et pour vous « la psychothérapie institutionnelle » est une solution…
La psychothérapie institutionnelle, pensée par le psychiatre François Tosquelles, nous apprend à guérir les individus et les institutions pour créer une véritable émancipation collective. Je proviens de Lozère, et l'hôpital qu'il dirigeait se trouvait à Saint-Alban. Arrivé là en 1940, il avait fait abattre les murs des jardins qui les séparaient du reste de la ville, dans un but de désaliénation. La psychothérapie institutionnelle ne se limite pas à des séances individuelles : elle considère l'institution elle-même comme un instrument thérapeutique.
« La psychothérapie institutionnelle est non seulement une tentative pour guérir les patients et les médecins, mais aussi une tentative pour guérir la vie elle-même. »— François Tosquelles
Je considère que la psychothérapie institutionnelle doit être intériorisée, elle doit faire partie de nos luttes contre la prédation de ces oligarques. Des collectifs comme Coudes à coudes, Les Soulèvements de la Terre ou Extinction Rebellion en sont des exemples vivants.
Comment expliquez-vous la sidération, l'immobilité des « dominés » ?
Les médias ont une responsabilité énorme. En France, 90 % des médias appartiennent à des milliardaires et diffusent une pensée unique, fragmentée, qui empêche de relier les faits au contexte plus large. Dans les médias dominants, on ne fait jamais de lien avec le passé. On vous plonge dans un fait divers avec toutes ses horreurs. Vous êtes sidéré, vous êtes en colère — et ça ne va pas plus loin.
“Comprendre le monde par une approche relationnelle est libérateur : cela permet de se réapproprier sa vie et ses luttes.
Pensez-vous que nous allons pouvoir réinstaurer un monde plus juste ?
Alors là, je vous dis oui, sans hésitation. La maxime de Sénèque dit : « Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas, c'est parce que nous n'osons pas qu'elles sont difficiles. » Ils sont trop forts et nous, on est trop timides. Nous sommes les plus nombreux et c'est nous qui faisons fonctionner, avec notre travail, l'entièreté de l'économie réelle. Les « dominants » ne sont pas si nombreux, et leur richesse est arbitraire. Nous devons transformer nos institutions — syndicats, partis, associations — pour qu'elles soient cohérentes avec nos valeurs.
Pour moi, le bonheur a toujours été d'apprendre et de comprendre. Dès mes 18 ans, ma prof de philo m'a transmis cette idée : être actrice de sa vie, chercher à comprendre ce qui nous entoure et se renouveler constamment. J'ai 80 ans, et rien n'a changé !
Michel et moi, nous sommes des « descendants » de Pierre Bourdieu, qui, au-delà du savant, était un homme inspirant. Oser, comprendre, coordonner : c'est ainsi que le monde peut devenir plus juste.








