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Hommage à un homme d’État visionnaire: JACQUES DELORS L’homme qui voulut donner une âme à l’Europe

Marc Luyckx est un de nos chroniqueurs, mais il a aussi été un conseiller privilégié de Jacques Delors, lorsque celui-ci était président de la Commission européenne, au sein de la « cellule de prospective ». Il nous donne une autre vision de cet homme qu’il a côtoyé de près pendant cinq ans. Un homme politique honnête, cohérent et droit (pédigrée en voie de disparition), qui voulait construire l’Europe, mais pas celle d’aujourd’hui. Un grand homme d’État à la dimension visionnaire et spirituelle tout à fait exceptionnelle.

Marc Luyckx est philosophe et docteur en théologie. Il a été, entre autres, doyen de la Cotrugli Business School à Zagreb et à Belgrade et membre du conseil international d’Auroville (2005-2013), en Inde. Il est président de l’association Confronti
à Formia (Italie) depuis 2013.

Anne Gillet - Comment êtes-vous arrivé dans cette cellule de prospective ?

Marc Luyckx - Je travaillais à ce moment-là au département FAST (Forecasting and Assessment in Science and Technology) au sein de la Direction générale des sciences, à la Commission européenne.
C’est grâce à Nicole Dewandre , une de mes collègues à FAST, puis à la cellule, que Delors a pris connaissance de mon Rapport sur les religions face à la science et la technologie publié par FAST. Il m’a invité à devenir membre de la « cellule de prospective » qu’il était en train de mettre sur pied. C’était en 1990.

Anne Gillet - Quelle était la raison d’être de cette cellule à laquelle vous avez participé pendant dix ans ?

Marc Luyckx - Jacques Delors voulait que nous nous concentrions sur l’étude des signaux faibles indiquant les changements mondiaux profonds du monde contemporain. Dans son cabinet, on traitait les changements quotidiens, les vagues de la mer, disait-il, et ça ne lui suffisait pas. Il a donc décidé de lancer une cellule, composée de douze personnes de différents profils et nationalités. Concrètement, nous étudiions le changement dans différents secteurs : travail, économie, changement de paradigme dans les sciences, dans la métaphysique, la spiritualité. J’ai eu l’avantage incroyable de rencontrer des personnalités de très haut niveau, comme le « futuriste » américain Willis Harman qui m’a dit : « Marc Luyckx, you are my brother », et c’est là que j’ai compris que je n’étais pas si fou, avec mes idées de nouveaux paradigmes !

Anne Gillet - Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Jacques Delors ?

Marc Luyckx - Oui, c’est un souvenir précis. Quand je suis arrivé, Delors s’était agacé contre la cellule, car Nicole (Dewandre) lui avait fait remarquer qu’il s’était contredit. C’était un visionnaire, mais avec un caractère assez colérique. Il est parti en janvier 1995, sans nous dire le moindre au revoir, d’ailleurs, et je n’ai jamais compris pourquoi. C’est Jacques Santer qui l’a remplacé ensuite, c’était très différent.

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Anne Gillet - La presse a encensé à l’unanimité ce « constructeur » de l’Europe. Quels moments particulièrement forts gardez-vous de lui ?

Marc Luyckx - J’en ai deux en particulier. Le premier concerne un aspect qui n’a jamais été révélé à la presse : l’âme de l’Europe, qui était pourtant une des préoccupations importantes de Delors.

Après la signature du traité de Maastricht (1992), qui finalisait la création de l’euro, Delors a voulu « engendrer un saut qualitatif » dans la construction de l’Europe. Il a osé poser la question du sens de la construction européenne. Exactement ce qui manque encore cruellement aujourd’hui. Mais cette réflexion éthique et spirituelle sur l’Europe, Delors ne l’a faite qu’en privé, lors des visites dans son bureau. Et c’était souvent moi qui étais chargé de prendre des notes et de rédiger un rapport de ces réunions passionnantes.

Mais Delors n’a pas voulu que sa vision éthique et spirituelle soit diffusée à la presse, ni au grand public. Je me dis que c’est dommage.

Anne Gillet - Pouvez-vous expliquer cette vision spirituelle ?

Marc Luyckx - Je laisse la parole à Delors lui-même, par fidélité à sa pensée. Oser aborder le domaine du sens spirituel et de l’âme de l’Europe, c’était et c’est toujours inhabituel en politique. Cette citation est tirée de mon rapport sur les différentes réunions dans son bureau avec des responsables religieux et laïcs :

« Si dans les dix ans qui viennent, nous n’avons pas réussi à donner une âme, une spiritualité, une signification à l’Europe, nous aurons perdu la partie.

Croyez mon expérience. On ne réussira pas l’Europe uniquement avec de l’habileté juridique ou du savoir-faire économique. Il est impossible de mettre en pratique les potentialités du traité de Maastricht sans souffle. »

« L’année 1992 est une année charnière de la construction européenne. De 1985 à 1992, je me suis concentré sur la mise en place du grand marché et des politiques d’accompagnement correspondantes, en vue de remettre l’économie européenne sur ses rails. Tout ceci a relancé l’Europe et attiré l’attention de nombreux pays. »

Delors annonçait aussi la fin de la phase économique de la construction européenne et le débat sur le sens de l’Europe :
« Le traité de Maastricht marque une nouvelle étape. C’est un grand pas. Tout d’abord, c’est la fin de la phase économique de la construction européenne. Nous entrons dans une phase fascinante – surtout peut-être pour la jeune génération –, une époque où le débat sur le sens de la construction européenne devient un enjeu politique majeur. »

Anne Gillet - Y a-t-il eu quelque chose de concret envisagé par rapport à cette volonté de dimension spirituelle de l’Europe ?

Marc Luyckx - Delors m’a demandé de créer un nouveau programme appelé « L’âme de l’Europe », « The Soul of Europe1 ». Je me rappelle avoir été au Parlement européen vers 8 heures du soir, avec un ami, pour convaincre le contrôleur du budget européen d’ajouter 1 million d’euros pour ce programme « inhabituel ». C’était un pasteur anglican ami d’un autre pasteur que je connaissais par mon travail antérieur au centre œcuménique.

Et cela a marché. Pour finir, le programme « Soul of Europe » a été géré conjointement par moi-même à la « cellule de prospective » et Carel Edwards au secrétariat général de la Commission. Ce programme a été présenté aux Églises européennes (catholique, réformée et orthodoxe), aux musulmans d’Europe, aux rabbins juifs et aux humanistes européens. Nous pouvions aider financièrement les efforts des groupes religieux ou laïcs dans la mesure où ils favorisaient en leur sein une réflexion approfondie et une formation sur le sens profond de la construction européenne. Malheureusement, ce projet est resté confidentiel. Le « débat sur le sens de la construction européenne » n’a pas eu lieu au sein des médias européens, ni parmi les citoyens européens, ni au Parlement européen. Il n’est pas devenu un « enjeu politique majeur ». Cependant, une possibilité avait été ouverte…

Anne Gillet - Quel est le deuxième moment fort, selon vous, du travail accompli avec Delors ?

Marc Luyckx - En 1992, Delors a demandé à la « cellule de prospective » de rédiger un livre blanc sur la vision de l’économie européenne en 2030 (c’était alors le début d’Internet). Nous nous sommes reliés en réseau avec de nombreux économistes mondiaux et avons publié ce livre blanc en 1993. Il livrait une idée centrale. L’économie européenne passait d’une phase industrielle à une phase postindustrielle centrée sur la connaissance et donc l’immatériel. C’était un changement de paradigme économique majeur. L’Europe devait s’y adapter en changeant son système de taxation, tout son concept d’éducation et de formation continue, et enfin, l’Europe devait repenser son mode de développement lui-même . Par exemple, nous proposions de détaxer les chefs d’entreprise qui créaient de l’emploi, et de diriger au contraire les taxes vis-à-vis de ceux qui polluaient, mais aussi de ceux qui spéculaient. C’était audacieux, mais intelligent et éthique.

Nous annoncions aussi que cette économie de la connaissance allait exiger une nouvelle définition de la croissance, à savoir le passage d’une croissance quantitative à un nouveau concept de croissance qualitative. L’éducation postindustrielle devait absolument commencer à développer la créativité des jeunes pour pouvoir fonctionner correctement dans cette nouvelle économie. C’était vraiment un texte innovant.

Anne Gillet - Qu’est-il advenu de ce livre blanc2 ?

Marc Luyckx - Jacques Delors était très fier de le présenter aux chefs d’État à la réunion de Bruxelles en décembre 1993. Ils lui ont répondu : « Monsieur Delors, ce livre est très intelligent et il dit probablement vrai. Mais si nous diffusons son contenu, nous ne serons pas élus. Car le changement est politiquement très difficile à vendre. »

Il m’a fallu des années pour comprendre que nous avions échoué. Delors et la cellule de prospective ont échoué. Notre projet de prévoir et piloter le changement par le haut a été un très intelligent échec. Car les chefs d’État avaient raison. Le changement par le haut s’avère difficile, voire impossible. Même le forum de Davos, qui est très puissant et très intelligent, est en train d’arriver à la même conclusion. La bonne nouvelle est que le changement est véritablement en train d’advenir par le bas, par les groupes de citoyens dans le monde entier. C’est ce que je montre dans mon dernier livre. Là aussi, Delors s’est avéré un véritable visionnaire. Car il a perçu les « signaux faibles du changement de civilisation » en cours. Et je lui en rends hommage. Même si le politique n’a pas suivi en lui expliquant le sens de leur refus.

Anne Gillet - Quels souvenirs gardez-vous de lui ?

Marc Luyckx - C’était un politicien qui disait ce qu’il faisait et faisait ce qu’il disait. C’est exceptionnel aujourd’hui. C’était un homme transparent. Il n’a jamais volé un seul euro pour s’enrichir personnellement. C’était un homme honnête. Il a osé poser la question du sens de la construction européenne. Même s’il n’est pas parvenu à lancer le débat européen, on peut dire que ce fut un remarquable visionnaire. Merci à Jacques Delors, pour ce qu’il a fait et pour la personne qu’il a été.

 

Sources:
1. Wim BURTON, The European Vision and the churches: The legacy of Marc Lenders, Globethics.net CEC N° 1. (on le trouve aussi sur amazon.be)
Voir aussi Laurens HOGEBRINK, Europe’s Heart and Soul. Jacques Delors’ Appeal to the Churches, Globethics.net CEC 2, Geneva 2015 (Voir : https://www.globethics.net/cec-series
2. https://www.marcluyckx.be/_files/ugd/112b78_6552bf2e6443457499ac35cfb02f9dfc.pdf)
Croissance, compétitivité, emploi. Les défis et les pistes pour entrer dans le 21° siècle : livre blanc, Commission européenne, Office des publications de l’Union européenne, Luxembourg, 1994 ,ISBN 92-826-7424-X. Voir aussi le résumé du livre blanc sur : https://www.marcluyckx.be/_files/ugd/112b78_6552bf2e6443457499ac35cfb02f9dfc.pdf
Aurélie PIET & Marc LUYCKX GHISI, « Deux milliards de réenchanteurs : le manifeste des acteurs du changement, Actes Sud, 2023.

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