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Des diamants de sang aux diamants éthiques

Marie d’Huart

Marie d’Huart est juriste en droit international et diplômée en sciences et gestion de l’environnement. Elle a travaillé dans de nombreux pays : au Canada, Pérou, Maghreb, en Chine et en Afrique. Elle a lancé la marque My Fair Diamond, une collection de joaillerie diamantaire entièrement éthique et traçable. Une aventure avant tout humaine, d’envie, de conviction et de persévérance. Propos recueillis par Anne de Ligne

 

BIOTEMPO - En 2003, vous avez fondé une société de conseil spécialisée en développement durable et en responsabilité sociétale : CAP conseil (capconseil.be). Qu’est-ce qui vous a amenée là ?
Marie d’Huart - J’ai réalisé très tôt que le droit seul ne parvenait pas à faire changer les mentalités et n’amenait pas les entreprises à aller au-delà de la simple conformité à des règles souvent peu exigeantes en matière de protection de l’environnement et de droits de l’homme. J’ai donc choisi, après plusieurs années dans des institutions publiques et ONG, de devenir consultante en éthique et durabilité, pour encourager le secteur privé à devenir un réel acteur de changement par une prise de responsabilité sociétale volontaire. C’est comme cela que j’ai « inventé » en quelque sorte le métier de consultante en développement durable il y a 20 ans.
BT - La filière des diamants, instrumentalisée par des rebelles et cause de milliers de morts dans la guerre civile en Sierra Leone, a inspiré la production du film Blood Diamond. Vous avez analysé longuement cette filière des diamants…
M.dH - Les diamants fascinent les hommes et les femmes depuis des temps immémoriaux. Aujourd’hui en bijouterie, 1 diamant sur 5 provient d’une mine artisanale, souvent africaine et relevant de l’économie informelle, et 4 sur 5 sont extraits dans de grandes mines industrielles. Ces grandes mines appartiennent majoritairement à un oligopole de 3-4 « majors », giga-compagnies minières sud-africaine, russe, canadienne ou australienne qui opèrent un peu partout dans le monde. La proportion de main-d’œuvre est juste inverse : les mines industrielles, très mécanisées, emploient 5 fois moins de personnes que les mines artisanales de petite taille. L’humain est donc dans l’artisanal.

BT - Le modèle de commercialisation des diamants est très particulier et souvent perçu comme archaïque. Il y a 2 marchés : le marché du diamant brut, valeur refuge comme l’or, et celui du diamant taillé, chacun ayant son propre cours de Bourse.
M.dH - La valeur d’échange, cotée chaque semaine, est basée sur les « 4 C » qui représentent les caractéristiques physiques de la pierre : couleur (+/- blanc), clarté (+/- pur), carat (poids/grosseur) et « cut » (qualité de la taille). Comme si rien d’autre ne comptait aux yeux du consommateur final et pour les joailliers qui les achètent pour créer des bijoux.
Toute la chaîne du commerce est dès lors organisée selon le modèle du « mix & sort », où, de maillon en maillon, on affine le classement des diamants dans des centaines de catégories qui suivent ces 4 critères : c’est le grading. On collecte, on trie, on assortit, on fait des lots homogènes qui s’échangent sur les Bourses mondiales d’Anvers, Dubaï, Tel-Aviv, Mumbai.
Avec une telle organisation, vous l’aurez compris, peu de cas est fait de l’origine ou du cheminement de la pierre, puisque cela n’intéresse a priori pas grand monde : tout ce qui compte, c’est d’obtenir les pierres de la qualité voulue par les négociants et joailliers pour réaliser leurs créations, d’où que ces pierres proviennent. Et comme rien ne ressemble plus à un diamant qu’un autre diamant… le carbone pur n’a pas d’odeur.
Mais aujourd’hui, les choses ont changé. En partie grâce au film Blood Diamond, mais surtout parce que l’information circule vite sur les scandales et abus partout dans le monde : corruption, blanchiment, violences, conditions de travail déplorables, abus de droits de l’homme… De plus en plus de consommateurs se posent des questions et attendent qu’une réponse professionnelle y soit apportée par tous les acteurs de l’industrie diamantaire et les pouvoirs publics censés les réguler. À défaut, les soupçons s’intensifient sur le fait que cela arrange trop de monde que l’opacité sur toute la chaîne perdure. Et ils achètent de moins en moins de diamants sans certitude.
BT - Un système opaque qui permet cependant toujours beaucoup trop d’abus et d’atteintes aux droits de l’homme…
M.dH - On exploite et maltraite des mineurs artisanaux pour financer des conflits armés. La République centrafricaine en est un exemple, or ses diamants trouvent toujours une porte de sortie vers chez nous. Le système de régulation du processus de Kimberley, qui exige que le commerce du diamant soit tracé et ne se fasse qu’entre pays qui ne sont pas en conflit armé, n’est pas appliqué. Pensons déjà à la Russie aujourd’hui, dont les diamants sont toujours échangés à Anvers. Mais même si ce système était appliqué, il ne suffirait pas pour garantir que les droits de l’homme sont protégés dans les mines artisanales et le travail de taille du diamant (pas de travail forcé, pas de travail des enfants, salaire décent, conditions sécuritaires…). La Guinée, la RDC, l’Inde en sont des exemples quotidiens. Et c’est sans doute ce qui choque le plus.

BT - Vous avez créé My Fair Diamond, marque de bijoux en diamants éthique qui maîtrise sa filière de diamants et d’or, et ce, depuis la mine jusqu’à leur vente à Anvers en passant par de nombreuses étapes. Racontez-nous.
M.dH - On sait maintenant que tracer toutes les étapes d’une filière, c’est être en mesure de vérifier les comportements de tous les acteurs qui y interviennent de pays en pays. Osons dès lors une analogie avec le secteur du commerce équitable : si on sait tracer une banane ou un grain de café, pourquoi pas un diamant ?
C’est avec cette audace et forts de l’expérience de CAP conseil avec l’industrie diamantaire d’Anvers que nous avons eu l’idée, mon associé Serge De Backer et moi-même, de faire un pari avec l’AWDC – Antwerp World Diamond Center, fédération belge du diamant. Fini les rapports de consultants qui répètent d’année en année les mêmes constats alarmants et le besoin d’agir, place à l’action : un projet pilote. Tenter de monter une filière propre de diamants d’origine artisanale, traçable de la mise au doigt, certifiée, et vendue directement au consommateur.

Au lieu de fuir les zones à risques et d’offrir une éthique « par évitement » (par exemple : n’acheter que des diamants industriels canadiens), nous allions bâtir un projet éthique à impact positif, élaboré précisément pour offrir une alternative dans les zones les plus risquées, où les besoins de changement sont les plus urgents : les mines artisanales, informelles, en Afrique. C’est là que nous pouvions le plus faire la différence en promouvant des pratiques sociales et environnementales respectueuses et durables.
Évidemment, c’est plus vite dit que fait. Entre le pari et la bague sur le bureau de l’AWDC, il a fallu 3 ans et surmonter bien des obstacles ! Par exemple, créer une nouvelle société reconnue officiellement comme diamantaire. Trouver un banquier qui accepte de vous faire confiance, alors que le diamant est sur toutes les blacklists au même titre que les armes et la pornographie ; trouver une ONG partenaire, engagée, qui connaît le terrain en Afrique et est parvenue à certifier les conditions de travail d’une dizaine de petites mines en Sierra Leone selon vos critères (bravo et merci DDI ! Diamond Development Initiative), trouver une évaluatrice de diamants bruts qui veut bien vous accompagner sur le terrain pour authentifier et négocier (pas trop durement) le prix des pierres ; trouver un tailleur de pierres anversois qui accepte de tailler des pierres plus petites, comme en Inde (en effet, faire tailler en Inde ajoutait de la complexité au contrôle de la chaîne, et enlevait le savoir-faire de tailleurs belges, même à moindre coût) ; convaincre une des meilleures designers de Belgique qui se méfie des diamants sales de dessiner pour nous une collection de pièces uniques, être les premiers acheteurs d’or équitable en Belgique (merci Fairmined)… Une splendide aventure humaine, avec comme résultat une filière très courte – 5 étapes au lieu de 20 en moyenne – et un écosystème d’une dizaine « d’anges gardiens », des partenaires de tous horizons qui ont rendu le projet possible.
Nous avons été récompensés de nombreuses fois pour cette audace. Je pense que notre plus grande fierté est d’avoir pu présenter notre première collection et le film de la réalisation lors de la session d’ouverture de la conférence du processus de Kimberley à Anvers en 2018, aux yeux de toute l’industrie diamantaire mondiale rassemblée pour l’occasion. Notre première pièce, la bague « Couronne », a d’ailleurs été achetée pour être exposée au musée DIVA d’Anvers.

BT - Quel est le meilleur label pour un diamant « propre » ?
M.dH - C’est une question difficile, car elle dépend de ce que vous appelez « propre ». Nous avons choisi le label « Maendeleo » développé par l’ONG DDI pour les mines artisanales. Maendeleo veut dire « développement » en langue swahili. Le cahier des charges de ce label nous a plu car il est exigeant et comprend tous les critères des droits humains et de protection de l’environnement que nous cherchions, en plus d’offrir un développement économique sain (enregistrement légal, transparence des fonds, gouvernance éthique, bénéfices pour la communauté). Il va bien au-delà d’un certificat « KP - Kimberley Process », qui n’est en fait que la preuve qu’un diamant est légal, sans autre garantie… et que tout acheteur devrait recevoir d’office.
Mais il y a aujourd’hui très, très peu d’offres de diamants éthiques Maendeleo, et de bijoux comme My Fair Diamond. Cela reste un modèle d’affaire intense en capital financier et humain qualifié, plus exigeant que le modèle diamantaire de masse classique. Il y a peu de mines certifiées éthiques, et acheter en direct chez elles comporte des coûts inhérents à des contrôles renforcés sur place, des audits éthiques, et à de meilleures rémunérations. Mais c’est possible ! Nos bijoux ne sont pas vendus à des prix prohibitifs, au contraire. Il faudrait encore beaucoup plus d’acheteurs pour faire bouger les acteurs intermédiaires et les inciter à demander des diamants à impact positif.
En outre, on voit aussi l’émergence de pierres de synthèse, ou dites « diamants de laboratoire » : ce sont de « vrais » diamants, mais fabriqués dans des fours à très haute température aux USA ou ailleurs. Ils sont dans la même matière que des diamants naturels (carbone pur), mais ils n’ont jamais vu de mine… C’est pour cela que certains – comme l’investisseur Leonardo DiCaprio – les considèrent comme plus propres, puisque exempts de tous les maux liés à la filière d’extraction naturelle et supposément moins lourds en empreinte carbone totale. Si vous êtes dans une logique d’évitement de risque, c’est juste, mais ce n’est pas une solution qui offre une alternative positive aux populations les plus affectées par cette industrie. Encore faut-il aussi que les diamants de synthèse soient vendus comme tels, et non mélangés à des diamants naturels pour bénéficier de prix plus élevés !

BT - Aujourd’hui, voyez-vous un changement dans le comportement des consommateurs-acheteurs de diamants ?
M.dH - Bien sûr ! La conscientisation des consommateurs croît aussi vite que l’information sur les réseaux sociaux. Ce sont surtout les jeunes générations, plus sensibilisées et mobilisées, qui demandent des bijoux éthiques et responsables, faute de quoi le montant que des fiancés pensaient consacrer à une bague de fiançailles se réoriente vers un cadeau alternatif, comme un beau voyage, une œuvre d’art... ou un diamant de synthèse. Le discours classique du « diamant jailli du cœur de la terre » ne fait pas le poids si des enfants l’ont tamisé ou taillé.
Cette réflexion ouvre également le marché de la seconde main, où les consommateurs rachètent d’anciens bijoux pour récupérer et retailler les pierres à leur façon. À défaut d’avoir la traçabilité d’origine, on évite au moins une nouvelle extraction douteuse.
Pour boucler la boucle du développement dans ces scénarios de substitution (synthèse ou seconde main), il faudrait alors aider les populations minières, privées de ces rentrées, à se réorienter vers un autre moyen de subsistance plus durable et utile sociétalement, mais c’est un autre débat de société…

BT - Ce que vous avez fait pour assurer le respect du travail des hommes et de l’environnement minier, ne devrait-ce pas également être fait pour d’autres filières, comme celle du coltan1, responsable d’exactions innommables au Kivu (RDC) que le Dr Mukwege, prix Nobel de la paix 2018, a permis de faire connaître ?
M.dH - Bien entendu. Les problématiques sociales et environnementales liées à l’extraction des minerais sont généralisées dans les pays en développement à faible gouvernance, et le fait qu’elles perdurent aujourd’hui est bien souvent imputable à nos propres pratiques d’approvisionnement et de consommation. À ce titre, le récent ouvrage de Brieuc Debontridder, République démocratique du cobalt, est assez éclairant.
En tant que juriste ayant vu les limites des initiatives volontaires, je ne peux qu’encourager les initiatives réglementaires qui régulent le commerce mondial de ces matières premières, comme la future directive européenne sur le devoir de vigilance des entreprises (directive CSDDD), le Dodd-Frank Act des États-Unis, le UK Modern Slavery Act… Ces législations transposent enfin en droit national les lignes directrices de l’OCDE et les conventions internationales de l’OIT et des Nations unies, qui sont restées lettre morte des décennies malgré leur adoption par les pays signataires et les engagements annoncés par les entreprises privées.

BT - Votre magnifique travail ouvre de grandes portes…
M.dH - Nous sommes quotidiennement complices de ce que nous décrions tant que nous n’ouvrons pas les yeux sur les impacts de nos choix et de nos achats. Au lieu de simplement nous offusquer, votons avec notre portefeuille (et notre smartphone) tous les jours !

myfairdiamond.com/

 

1. Le coltan (colombite-tantalite) est un minerai. Il est une source importante pour la production du tantale et, plus accessoirement, du niobium. Le secteur de l’électronique utilise 60 % à 80 % de la production de tantale pour la fabrication de composants électroniques, en particulier des GSM. Mais le coltan est aussi au cœur de la guerre en RDC, l’un des conflits les plus meurtriers avec plus de 6 millions de morts.

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