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« J’ai toujours misé sur les mobilisations pacifiques et une approche humaniste du conflit »

Bichara Khader est professeur émérite et directeur du Centre d’études et de recherches sur le monde arabe contemporain (Cermac), département des sciences de la population et du développement, à l’université catholique de Louvain. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la Palestine, le Proche-Orient et les relations entre le monde arabe et l’Europe. Rencontre avec un homme immensément bienveillant.

Anne Gillet - Vous avez fait récemment une série de conférences sur l’histoire des relations du monde arabe à l’Europe. En tant que professeur d’origine palestinienne, pouvez-vous nous résumer les points essentiels de la politique européenne qui ont eu une influence positive ou négative sur le sort des Palestiniens ?

Bichara Khader - Je vous les résume en quatre étapes essentielles.

  1. Dans la tragédie palestinienne, l’Europe porte une lourde responsabilité historique. L’antisémitisme européen au XIXe siècle a donné naissance à l’Organisation sioniste mondiale dont l’objectif était de créer, en Palestine, un État juif (congrès de Bâle, 1897). La déclaration BALFOUR de 1917 assure le mouvement sioniste du soutien britannique. L’holocauste juif en Allemagne nazie pousse les Européens à voter, en 1947, la résolution du « partage de la Palestine » octroyant à L’État juif 56 % du territoire palestinien alors que les Juifs possédaient à peine 6 % du territoire. Cela a conduit à la première Nakba (« catastrophe »), c’est-à-dire le déracinement des deux tiers de la population palestinienne (soit 700 000) devenus des réfugiés. L’historien israélien Ilan Pappé a qualifié l’éviction des Palestiniens de leur terre de « purification ethnique ». Pour laver la honte du génocide juif, l’Europe a fait payer aux Palestiniens un crime dont ils n’étaient pas responsables.
    2. Après la guerre de 1967, la Communauté économique européenne (la CEE) se rend compte, tardivement, de l’injustice faite au peuple palestinien et progressivement, dans de nombreuses déclarations, rappelle les droits du peuple palestinien à l’autodétermination (déclaration de Venise, 1980) et dénonce l’occupation israélienne. Plus tard, après la signature des accords d’Oslo, en 1993, l’UE s’engage à soutenir le processus de paix et condamne sans relâche la politique israélienne de colonisation rampante. Mais elle se montre incapable de traduire ses condamnations rhétoriques en une action diplomatique significative. Ce qui explique l’impunité automatique dont Israël continue à bénéficier. En 1976, il y avait 20 colonies israéliennes dans le territoire de Cisjordanie ; aujourd’hui, 280. Le territoire palestinien est déchiqueté en des « confettis territoriaux déconnectés », avec un mur israélien qui éventre la Palestine, rendant le rêve d’un État palestinien souverain, contigu et viable égal à « une impossibilité géographique ». Tout est fait par Israël pour saborder l’idée même d’un État palestinien.
    3. L’incapacité de la communauté internationale à faire respecter, par Israël, les règles du droit international a renforcé son sentiment d’impunité et l’a radicalisé davantage. Benyamin Netanyahou s’est toujours montré hostile au processus de paix. Son gouvernement actuel comprend des ministres ouvertement racistes comme Smotrich et Ben Gvir qui rêvent de transférer les millions de Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie hors de leur terre afin de créer le « Grand Israël » du Jourdain à la Méditerranée, enterrant l’idée même d’un État palestinien. Les colons armés terrorisent la population palestinienne en Cisjordanie pour les pousser à l’exil. Les États-Unis et l’UE s’en émeuvent, mais rien n’est fait pour freiner leurs ardeurs messianiques.
    4. Le processus de droitisation extrême d’Israël et la poursuite de la colonisation ont constitué la toile de fond de l’attaque du Hamas du 7 octobre. C’est pour cela que le Secrétaire général des Nations unies, tout en condamnant cette attaque horrible, a rappelé qu’elle n’est pas venue de « nulle part ». C’est ce que je pense : l’attaque du Hamas n’est pas une « météorite tombée du ciel par hasard » : elle fait suite à quatre offensives israéliennes à Gaza en 2009, 2012, 2014 et 2021 qui ont fait 10 000 morts et plus de 40 000 blessés, et à une colonisation israélienne qui ne cesse de grignoter les terres palestiniennes. Dire cela ne justifie en rien l’attaque du 7 octobre. Mais un événement de cette ampleur a une histoire et il faut le placer dans le large contexte d’une occupation tracassière et de l’enclavement de Gaza depuis longtemps.

Cela peut paraître naïf, mais je suis persuadé qu’Israël ne pourra jamais se sentir libre et en sécurité tant que les Palestiniens demeureront enchaînés, assiégés et humiliés.

Anne Gillet - Dans ce contexte difficile, la position actuelle de Mme von der Leyen, présidente de la Commission européenne, vous semble-t-elle équilibrée et/ou compréhensible ?

Bichara Khader - La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, est réputée très solidaire avec Israël. Cela se comprend, car elle est allemande et l’Allemagne a fait de la sécurité d’Israël une « raison d’État ». Mais la présidente de la Commission a été contestée au sein même de la Commission :
elle a dû « rétropédaler » et nuancer sa position en rappelant aussi les souffrances inouïes de la population de Gaza. Le haut représentant de la politique extérieure de l’UE, Josep Borrell, a été plus incisif en dénonçant le « carnage » à Gaza. Mais le Conseil européen du 16-17 décembre 2023 a démontré l’incapacité de l’UE à adopter une position commune sur un cessez-le-feu à Gaza, voire même sur les sanctions à imposer aux colons extrémistes en Cisjordanie. En définitive, Israël continuera à être le « territoire sacré » de la conscience coupable de l’Occident.

Cela peut paraître naïf, mais je suis persuadé qu’Israël ne pourra jamais se sentir libre et en sécurité tant que les Palestiniens demeureront enchaînés, assiégés et humiliés.

Anne Gillet - Nous sommes très admiratifs de votre choix de non-violence (qui est le nôtre aussi, même si nous sommes bien sûr moins directement impliqués !). Comment y parvenez-vous dans cet environnement d’une violence particulièrement aiguë vis-à-vis du peuple palestinien ?

Bichara Khader - L’attaque du Hamas m’a sidéré, consterné et préoccupé. Sidéré par la rapidité et la facilité de son exécution alors qu’Israël a barricadé Gaza. Consterné, parce que j’ai toujours misé sur la rectitude morale, les mobilisations pacifiques et une approche humaniste du conflit : le fanatisme et les vengeances bibliques sont les recettes de grands malheurs. Préoccupé, parce que je devinais que l’offensive israélienne allait être impitoyable, sanglante, déshumanisante. Mes inquiétudes se sont avérées exactes : les Palestiniens ont été qualifiés « d’animaux humains » et de « nazis » et ont été privés d’eau, de nourriture, de médicaments. Plus de 65 journalistes ont été assassinés. Gaza est un champ de ruines. Rien n’est épargné : ni les infrastructures, ni les écoles, ni les hôpitaux.

Les images d’enfants déchiquetés me hantent et me déchirent le cœur. Que les Israéliens, aveuglés par leurs propres souffrances, soient incapables d’empathie et de compassion pour les enfants et les femmes de Gaza, c’est quelque chose qui va demeurer, pour longtemps, une « écharde dans leur cœur ».

Anne Gillet - L’assemblée générale de l’ONU réclame un « cessez-le-feu humanitaire ». Serait-ce une lueur d’espoir vers la paix ?

Bichara Khader - L’assemblée générale des Nations unies a voté massivement pour un cessez-le-feu (153 voix pour, 10 voix contre et 23 abstentions). Cela démontre l’isolement des États-Unis et d’Israël. Le président Biden l’a reconnu. C’est pour cela qu’il a appelé Israël à minimiser les pertes civiles et même à « changer la composition du gouvernement », « le plus conservateur » de l’État d’Israël. Pourtant, ce changement de ton n’augure rien de bon, car fondamentalement l’Amérique demeure la protectrice de l’État d’Israël, et donc complice de ses actions. Indéniablement, le chemin de la paix reste semé d’embûches.

Anne Gillet - Vous avez publié récemment un livre, une longue lettre à votre frère Naïm, assassiné à Bruxelles le 1er juin 1981. Qu’est-ce qui a été le moteur de ce livre ?

Bichara Khader - Mon frère Naïm, docteur en droit de l’UCL, est devenu, dans les années 1970, le premier représentant de l’OLP à Bruxelles. Charismatique et grand humaniste, il a gagné le cœur des Belges et a fait entendre la voix de la Palestine en Europe. Il a été assassiné le 1er juin 1981 par ceux qui voulaient étouffer la voix de la Palestine martyrisée. J’ai écrit Lettre à mon frère Naïm, simplement pour lui dire qu’il manque à sa famille, à la Belgique et à tous ceux qui rêvent d’une réconciliation dans la justice et la dignité entre Israéliens et Palestiniens.

 

Naîm Khader, assassiné le 1er juin 1981 à Bruxelles

L’« apôtre » Naïm Khader était mû par un idéal d’amour et de paix entre les peuples. Il expliquait la singularité de la Palestine où se côtoyaient les trois religions du Livre et des centaines de sectes qui en sont issues. Le tout dans un esprit de tolérance assez exceptionnel. Une tradition qui incita les dirigeants de l’Organisation de libération de la Palestine à prôner l’établissement d’un État laïque, socialiste, dans lequel Juifs et Arabes seraient réunis.

Source : https://www.association-belgo-palestinienne.be

 

Anne Gillet - Quel est votre vœu pour cette année qui commence ?

Bichara Khader - La question palestinienne ne peut être résolue sans un sursaut « éthique » à l’intérieur d’Israël, sans une relève générationnelle en Palestine, et sans un mouvement mondial réclamant la justice en Palestine. Ce n’est pas parce qu’il y a les ténèbres qu’il ne faut pas croire à la lumière. Cela peut paraître naïf, mais je suis persuadé qu’Israël ne pourra jamais se sentir libre et en sécurité tant que les Palestiniens demeureront enchaînés, assiégés et humiliés.

Cher frère, quarante ans déjà !
Mais pour moi c’était hier tant ton visage continue à habiter mes yeux. Le 1er juin 1981, tu tombais sous les balles d’un assassin commandité par ceux qui voulaient faire taire ta voix, la voix de la paix, la voix de la Palestine martyrisée, dont tu étais le digne représentant à Bruxelles. Fauché dans la fleur de l’âge, toi, dont le vœu le plus cher était de mourir de vieillesse dans notre beau village de Palestine que tu chérissais tant.

 

Bichara Khader adresse aujourd’hui cette longue lettre à son frère Naïm au cours de laquelle il lui relate les événements survenus depuis sa disparition, le chemin parcouru, les espoirs et les déceptions, les combats menés.

Lettre à mon frère Naïm

de Bichara Khader,
Éditeur: éditions Samsa
ISBN : 9782875933683
Prix: 16,90 €

https://www.samsa.be/livre/lettre-a-mon-frere-naim



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